Comprendre › Les mots
Le vocabulaire, et ce que chaque mot veut dire.
Un mot mal traduit fait lire tout le reste de travers. Zuhûr n'est pas « apparition », ghayb n'est pas tout à fait « invisible », et islah n'a pas d'équivalent français d'un seul tenant. Voici les mots qui reviennent, rangés par famille — et, à la fin, leurs cousins hébreux.
Chaque carte s'ouvre.
islah إصلاح — remise en ordre, réforme, restauration. C'est le seuil : le moment où sa formation est parachevée, et où son rouh agit ouvertement. Le mot qui revient le plus.
zuhour ظهور — le mot dit qu'une chose paraît. Mais ce n'est pas lui qui paraît : c'est ce qu'il voit — un dévoilement de l'invisible, ce que la tradition appelle kashf. Traduire par « apparition » fait attendre la sortie publique, qui porte un autre nom.
khourouj خروج — la sortie, au sens le plus simple : sortir d'un endroit. Ce n'est pas un mot de gloire, c'est un mot de mouvement.
tajallî تجلّى — manifestation, dévoilement. Le moment où il est sublimé par son âme.
rouh روح — l'esprit. Ce qui, chez lui, n'est pas ajouté mais constitue sa substance. La racine dit d'abord le souffle et le vent.
nefs نفس — l'âme, et par extension l'ego — la part qui tire vers soi. À l'islah, le nefs rejoint le rouh.
fitra فطرة — la nature originelle, la disposition première, donnée à tout homme. La sienne est saine et pure.
al-insân al-kâmil الإنسان الكامل — l'homme complet — non l'homme irréprochable, l'homme achevé : celui à qui rien ne manque de ce qui fait un homme.
al-haqîqa al-muhammadiyya الحقيقة المحمدية — la réalité muhammadienne, que ce corpus nomme la Lumière primordiale : non l'homme né à La Mecque, mais la première créée, ce par quoi le reste vient. Chez Ibn Arabi, elle n'est pas une abstraction : c'est une réalité, et elle est personnelle — on en reçoit, on en porte une part. Voir Qui est-il ?
an-nûr al-muhammadî النور المحمدي — la lumière muhammadienne, la même chose dite par ce qu'elle fait : ce qui se transmet de prophète en prophète, et dont chacun n'a reçu qu'une part.
Oumm al-Kitâb أم الكتاب — la Mère du Livre — le Livre originel, avant toute écriture.
zâhir / bâtin ظاهر / باطن — l'apparent et le caché. Ce que tout le monde lit, et ce qui est dessous.
basîra بصيرة — la vision intérieure, le discernement : voir au-delà des apparences.
ghayb غيب — l'invisible — ou plutôt l'absent. La nuance compte.
hikma حكمة — la sagesse.
wahy وحي — la révélation descendue sur un prophète.
qalam قلم — la plume qui a tout écrit avant le monde.
hadîth / athar حديث / أثر — une parole rapportée du Prophète ; une trace, un propos rapporté d'un ancien.
khilâfa خلافة — de khalafa, venir après, tenir la place. Le calife est celui qui se tient à la place d'un autre et agit pour lui : le mot ne dit pas d'abord un pouvoir, il dit une représentation.
amâna أمانة — le dépôt confié — ce qu'on remet à quelqu'un, à charge de le rendre intact. Même racine que la sécurité et la foi : on ne confie qu'à qui l'on se fie. C'est la charge que les cieux, la terre et les montagnes ont refusé de porter, et que l'homme a prise.
mujaddid مجدّد — le rénovateur, celui qui fait revivre.
rahma رحمة — la miséricorde — nommée, en arabe comme en hébreu, par le mot du ventre maternel. « La rahma, c'est rendre accessible selon les capacités. »
haqq حق — le vrai, le juste, le droit.
hanîfiyya حنيفية — la voie pure d'Ibrahim : le monothéisme originel, avant les détails.
umma أمة — la communauté.
fitna فتنة — l'épreuve, le trouble, la discorde qui divise.
jihâd an-nafs جهاد النفس — la lutte contre soi-même, contre son ego.
dhikr ذكر — le rappel, l'évocation de Dieu — la nourriture du croyant.
du'â دعاء — l'invocation, la demande. Du'â mustajâba : invocation exaucée.
sadaqa صدقة — l'aumône — nommée, en hébreu, du mot qui dit la justice, non la générosité.
ghuluww غلو — l'excès sur une créature, et la divinisation des humains. Les sources qui disent de lui les choses les plus hautes sont celles qui en avertissent.
al-Qâ'im القائم — « celui qui se lève » — un des noms du personnage.
Khidr الخضر — « le Verdoyant » — le serviteur de Dieu de la sourate al-Kahf, tenu pour vivant. Seul à savoir où est l'eau de vie.
awliyâ أولياء — les saints, les proches de Dieu. Khatam al-awliyâ : le sceau des saints, celui qui les clôt.
ghurabâ غرباء — les étrangers — ceux qui marchent à contre-courant. Il est « l'étranger parmi les étrangers ».
Dajjâl الدجّال — l'imposteur. La racine dit ce qui recouvre, ce qui enduit : ce qui masque en donnant une belle apparence.
Iblîs إبليس — le diable, celui qui refusa de se prosterner devant Adam.
rouh روح / rouaḥ רוח — racine r-w-ḥ : l'esprit, et d'abord le souffle. Le même mot désigne dans les deux langues ce qui anime et ce qui souffle.
nefs نفس / nefesh נפש — racine n-f-s : l'âme, liée au souffle de la respiration.
rahma رحمة / raḥamim רחמים — racine r-ḥ-m, celle de la matrice : la miséricorde.
sadaqa صدقة / tsedaqah צדקה — racine ṣ-d-q, celle du vrai et du juste.
salâm سلام / shalom שלום — racine s-l-m : la paix, et l'idée d'être entier, intact.
qâ'im قائم / qam קם — racine q-w-m : celui qui se lève, qui se tient debout.
malḥama ملحمة / milḥamah מלחמה — racine l-ḥ-m : la bataille. La Malhama al-Kubrâ est, mot pour mot, la grande guerre.
Deux prudences. Une racine commune ne fait pas un sens commun — islah, remettre en ordre, a pour cousin hitslaḥ, réussir. Et certains mots n'ont pas de cousin hébreu : Iblîs vient du grec diabolos, Dajjâl d'une racine araméenne.
Quinze termes du corpus, avec leur racine, leur équivalent hébreu et grec, et le verset où chacun paraît. Dix d’entre eux ont la même racine d’une langue à l’autre.
Même racine, mêmes consonnes. Les trois langues disent d’abord le vent, puis le souffle, puis l’esprit — dans cet ordre.
Même racine. L’hébreu la tire du souffle de la gorge : la nefesh est ce qui respire, donc ce qui vit — non une partie de l’homme, l’homme lui-même comme vivant.
Même racine. Et la même définition des deux côtés : elle commence par la crainte, non par le savoir.
Même racine — celle d’amen. Elle ne dit pas d’abord la croyance : elle dit ce qui tient. Le dépôt qu’on garde et la foi qu’on porte sont le même mot.
Même racine, et elle surprend : reḥem en hébreu, raḥim en arabe, c’est la matrice. La miséricorde y est nommée par l’organe qui porte.
Même racine que la justice. En hébreu ṣedaqah veut dire les deux — et c’est pourquoi donner n’est pas une générosité : c’est rendre ce qui est dû.
Même racine. Se souvenir et nommer sont le même geste : on rappelle en disant.
Le mot dit celui qui réside sans être chez lui. C’est le verbe d’Isaïe 11:6, où le loup séjourne chez l’agneau — non pas qu’il y habite : il y est reçu.
Même racine que islām. Elle dit l’entier, l’intact, ce à quoi rien ne manque — et de là seulement la paix.
Un seul verset porte les trois mots. Melkî-Ṣedeq melek Shalem : roi de justice, roi de paix. Les deux attributs de la charge, dans un nom.
En arabe la racine dit la véracité ; en hébreu, la justice. Ce n’est pas un écart : est juste ce qui est vrai à sa mesure.
Même racine. Elle dit d’abord le séparé, le mis à part — et c’est le second mot de Rūḥ al-Qudus, l’Esprit Saint, que les trois langues nomment pareil.
Même racine. Le grec, lui, traduit par la fonction : pro-phētēs, celui qui parle devant, ou à la place.
Même racine. Premier métier nommé dans la Torah, et station traversée par tous ceux qui furent envoyés.
Même racine que umm, la mère. Une communauté y est nommée par ce qui l’a portée.