Explorer › Le monde en trouble
Une promesse traverse les traditions, presque mot pour mot d’une source à l’autre : il remplira la terre de paix et de justice comme elle aura été remplie d’injustice et d’iniquité.
La phrase est plus précise qu’elle n’en a l’air. Elle ne dit pas qu’il viendra corriger un monde imparfait — elle dit qu’il viendra quand la mesure sera pleine. L’injustice n’y est pas un accident de l’histoire : elle est la condition même de la promesse, le creux exact que la justice viendra remplir.
C’est pourquoi regarder en face ce qui ne va pas dans le monde actuel n’a rien d’un exercice de désespoir : chaque injustice constatée est une ligne de la mesure qui se remplit — et donc, dans cette lecture, une ligne de l’appel.
Les deux mots de la promesse ne font pas double emploi. La tradition hébraïque donne à la fonction un nom qui les tient ensemble : Melki-Tsedeq, roi de Justice, et en même temps roi de Salem — de la Paix. L’arabe s’y recouvre presque terme pour terme : malik et melek pour le roi, sidq et tsedeq pour la justice, salâm et shalom pour la paix. Justice et paix sont les deux attributs de la même charge, et la promesse les nomme tous les deux parce qu’aucun ne tient sans l’autre.
Et ce qu’elle annonce ne se mesure pas qu’en grand. Ce qu’il rétablit descend à tous les degrés et à toutes les échelles — jusqu’aux accords, jusqu’aux échanges — et il n’y aura pas une maison, de pierre ou de poil, où n’entre ce qu’il apporte.
Enfin, celui qui remplira la mesure est aussi celui qui la porte. Ce que le constat qui suit énumère, il le voit — et il le voit autrement : là où ce qui se passe dans le monde nous effleure, cela lui parvient entier. De tous, c’est celui sur qui l’injustice pèse le plus — longtemps sans avoir les moyens d’agir.
Les traditions ont un mot pour ce que traverse notre époque : les fitan — les troubles. Une fitna n’est pas une simple catastrophe : c’est une épreuve qui divise, qui brouille les repères, qui rend difficile de distinguer le vrai du faux. Regardons le monde actuel avec ce mot en tête — et regardons-le en face.
Il n'y a pas eu un seul jour de paix mondiale depuis des générations. À l'heure où ces lignes sont écrites, des dizaines de conflits armés sont en cours — et leurs premières victimes ne sont plus les soldats : ce sont les civils, les enfants, les déplacés par millions.
Plus troublant encore : la guerre est devenue une économie. L'armement est l'une des industries les plus rentables du monde ; des budgets de défense records sont votés pendant qu'on explique que l'argent manque pour les écoles et les hôpitaux. Un système qui gagne de l'argent quand les hommes s'entretuent n'a pas intérêt à la paix — et il ne la cherche pas.
Voici peut-être le scandale le plus pur de l'époque : la planète produit assez de nourriture pour tous — et des centaines de millions d'êtres humains souffrent de la faim, pendant qu'un tiers de la production alimentaire mondiale finit à la poubelle.
La famine moderne n'est donc pas une fatalité naturelle. C'est une question de partage, de spéculation sur les denrées, de guerres qui affament, de dettes qui étranglent des pays entiers. On meurt de faim non parce qu'il n'y a rien, mais parce que la distribution obéit au profit et non au besoin.
Jamais dans l'histoire l'écart entre les plus riches et le reste de l'humanité n'a été aussi vertigineux. Une poignée d'individus possède davantage que la moitié de l'humanité réunie. Pendant ce temps, dans les pays mêmes qu'on dit développés, des gens qui travaillent à plein temps n'arrivent plus à se loger, se soigner, ou finir le mois.
C'est le renversement silencieux de notre époque : le travail ne protège plus de la pauvreté. L'effort ne garantit plus la dignité.
Et l'argent lui-même a changé de nature — il ne récompense plus d'abord ce qu'on produit, mais ce qu'on possède déjà : l'argent va à l'argent, mécaniquement, pendant que tout le reste — le logement, la santé, l'éducation, et jusqu'au vivant — est transformé en marchandise. Quand tout a un prix, plus rien n'a de valeur.
L’écart des richesses ne tiendrait pas tout seul. Il tient parce que les décisions s’achètent.
Partout, ceux qui ont les moyens financent ceux qui font les règles — et les règles leur reviennent favorables. On ne parle pas seulement de valises d’argent : c’est devenu une industrie régulière, avec ses métiers, ses bureaux et ses budgets. Le mot n’est même plus honteux.
Le résultat est double. Ce qui devrait protéger devient un service qu’on se procure — un permis, une exemption, un silence. Et ceux qui n’ont rien à offrir découvrent qu’ils n’ont pas seulement moins d’argent : ils ont moins de droit.
C’est exactement ce que les textes appellent l’iniquité, et c’est pourquoi ils la nomment à côté de l’injustice. L’injustice est un partage inégal ; l’iniquité est une règle tordue en faveur de quelqu’un. La première se corrige en redonnant ; la seconde demande qu’on refasse la mesure.
Pour la première fois dans l’histoire, on peut mourir de trop manger — et cela frappe souvent les plus pauvres, parce que la nourriture la moins chère est la moins bonne.
Ce que nous avalons n’est plus d’abord de la nourriture : c’est un produit fabriqué pour se vendre. Ce qui le rend appétissant, ce qui le conserve, ce qui le fait désirer — tout cela est ajouté, et rien de tout cela ne nourrit. Le goût du sucre est étudié comme on étudie une serrure.
Et les maladies suivent : le diabète, le cœur, le poids, et une fatigue qui n’a pas de nom. Elles étaient rares, elles sont devenues ordinaires — et elles arrivent de plus en plus tôt dans les vies.
Les soins existent, et ils coûtent. On traite donc à grands frais ce qui a été produit à bas prix, et deux commerces vivent de la même personne : celui qui la rend malade et celui qui la soigne.
Jamais on n’a passé autant d’années à l’école. Mais l’essentiel de ce qu’on y apprend n’est pas au programme.
On y apprend d’abord à plaire. Une note est le jugement d’un adulte, et l’enfant comprend très vite que sa valeur en dépend. Il cherche l’approbation avant de chercher à comprendre — et il gardera cette habitude bien après, devant un patron, devant un public, devant un écran qui compte les mentions j’aime.
On y apprend à obéir avant d’y apprendre à penser. Lever la main pour parler, demander la permission de sortir, se ranger au son d’une sonnerie. C’est le corps qui apprend, pas l’esprit, et ce qu’il retient est simple : la règle n’a pas à être comprise, elle a à être suivie.
On y apprend à se comparer. Des notes, des moyennes, des classements, des groupes de niveau. L’enfant n’apprend pas seulement ce qu’il sait : il apprend où il se situe — et celui qui est assis à côté de lui devient la mesure de sa propre valeur.
Et l’on y apprend à avancer seul. Chacun sa copie, chacun sa note, chacun sa place. S’aider s’appelle tricher — ce qui est, dans la vie d’après, le nom qu’on donne à la solidarité. Vingt ans de cela laissent une trace : on finit par croire que réussir, c’est réussir devant les autres.
Le savoir suit la même pente : il devient une quantité qu’on retient pour la rendre, et qui s’efface une fois rendue. Ce qu’on appelle apprendre ressemble de plus en plus à passer.
Ce que le moule ne transmet pas est précisément ce qui sert à vivre : reconnaître ce qu’on ressent, tenir une parole, supporter le silence, distinguer ce qui est vrai de ce qui est bien dit. Et savoir qui l’on est.
Celui que les textes annoncent n’est pas passé par là. Il n’a fréquenté ni école ni enseignant, et le corpus en donne la raison : la place était prise. Son identité n’est pas donnée par un maître — elle est produite par son parcours. L’absence de maître n’y est pas un manque : c’est une méthode.
Les sources décrivent un système dont la peur est « la plus grande arme » — et il suffit d'allumer un écran pour le vérifier. L'information en continu vit de l'alarme : une peur chasse l'autre, crise sanitaire, crise économique, crise climatique, menace terroriste, menace de guerre — sans jamais laisser le temps de comprendre, seulement celui de craindre.
Ce n'est pas un accident : la peur fait vendre, la peur fait cliquer, la peur fait obéir. Un peuple inquiet ne conteste pas ; il cherche protection.
Les sources le disent avec une précision qui frappe : ils avaient besoin de votre peur pour alimenter leur domination — sans elle, ils étaient impuissants. Le système actuel a industrialisé cette recette.
Le trouble le plus neuf de l'histoire humaine tient dans une poche. Des milliards d'êtres humains passent l'essentiel de leur vie éveillée devant des écrans conçus, par les meilleurs ingénieurs du monde, pour capturer l'attention — c'est-à-dire le temps, c'est-à-dire la vie. L'économie la plus puissante de l'époque ne vend ni nourriture ni abri : elle vend nos heures de conscience à des annonceurs.
Les conséquences sont sous nos yeux : des enfants qui ne savent plus s'ennuyer ni se concentrer, des adolescents dont l'estime d'eux-mêmes se mesure en approbations chiffrées, des adultes qui défilent sans fin des images qui les rendent tristes. Et une solitude de masse — jamais l'humanité n'a été si « connectée », jamais elle ne s'est sentie si seule. Les épidémies silencieuses de l'époque s'appellent anxiété, dépression, burn-out ; elles frappent d'abord les jeunes.
Les sources donnent un nom à cette direction : deux manières d'augmenter l'homme s'affrontent — celle du dedans, par la connaissance et la purification ; et celle du dehors, où la machine donne artificiellement ce que l'âme devrait développer.
Cette seconde voie, disent-elles, relève d'un système dajjalique — un système de substitution, où le faux prend la place du vrai : le divertissement à la place de la joie, la connexion à la place du lien, l'image à la place de l'être.
Nous voici entrés dans un monde où l'on peut fabriquer de fausses images parfaites, de fausses voix parfaites, de fausses preuves parfaites. Où chacun reçoit une réalité sur mesure, calculée pour confirmer ce qu'il croit déjà. Où le mensonge fait le tour du monde pendant que la vérité met ses chaussures.
C'est la définition exacte de la fitna : non pas le mensonge simple — celui-là, on peut le combattre — mais le brouillage, l'état où plus personne ne sait ce qui est vrai, où le véridique passe pour menteur et le menteur pour véridique.
Les divisions font le reste : tout devient camp, chaque question un affrontement, et des familles entières ne peuvent plus se parler.
Parmi les signes de la fin, les sources en retiennent un qui ne fait aucun bruit : on trahit le dépôt confié. C'est le trouble à son échelle la plus fine — et le plus vérifiable de tous.
La parole publique n'engage plus ceux qui la donnent. Les promesses sont oubliées le soir même. Les institutions chargées de protéger — la finance, la santé, l'information — ont chacune connu leurs scandales, et la confiance, une fois rompue, ne revient pas.
Jusque dans les vies privées : l'engagement est devenu provisoire, la loyauté une option. Ce que l'époque a perdu de plus précieux n'est ni une ressource ni une technologie : c'est la possibilité de se fier.
Et le trouble ne s'arrête pas aux sociétés. Les sols s'épuisent, les espèces disparaissent à un rythme que la Terre n'a connu que lors de ses grandes extinctions, le climat se dérègle et frappe d'abord — injustice dans l'injustice — ceux qui ont le moins contribué à le dérégler.
Une civilisation qui scie la branche qui la porte, en le sachant, et qui continue : voilà peut-être la définition la plus courte du trouble actuel.
Reste la question : pourquoi tout cela tient-il ? Les sources répondent par une image : ils ont réussi à créer une société, et ils nous ont fait croire que ça, c'est la vie. C'est comme une bulle.
Un monde de lois et d'habitudes — des chaînes — où la majorité suit, et où celui qui tente de se détacher comprend vite qu'il vaut mieux rentrer dans la case.
Le trouble le plus profond n'est donc pas la guerre ni la faim : c'est l'anesthésie. Un monde qui a normalisé l'anormal, qui appelle « réalisme » sa résignation, et qui ne remarque même plus ce qui ne va pas.
Ceux qui le remarquent encore, les traditions les appellent les ghuraba — les étrangers : étrangers à cette société-là, non par mépris, mais parce qu'ils se souviennent qu'autre chose est possible.
Alors, que faire de ce constat ? Les traditions rassemblées ici en font une lecture précise — et c'est elle qui distingue cette page d'une simple liste de malheurs.
L'heure de sa sortie, disent-elles, ce n'est pas uniquement sa personne : c'est la préparation du monde. L'injustice arrivée à son comble produit quelque chose : les habitants des cieux et de la terre se plaignent — et cette plainte est un appel.
Le monde en trouble n'est pas, dans cette lecture, un monde abandonné : c'est un monde arrivé au point exact où la réparation est réclamée.
Il remplira la terre de justice comme elle aura été remplie d'injustice — et pour qu'il la remplisse, il fallait qu'elle soit pleine.
C'est toute la gravité de cette rubrique, et toute son espérance : chaque ligne du constat ci-dessus est une ligne de l'appel.