Les prophéties › Les hommes et la société
Ce que l'époque fait aux hommes, et ce qu'elle leur retire.
Le prophète a dit qu'à la fin des temps il ne resterait de l'islam que le nom. Mais le corpus va plus loin que le constat religieux : il décrit une opération. Ce que l'adversaire poursuit à cette époque n'est pas le pouvoir — c'est ce que les hommes sont.
Iblîs et le Dajjâl travaillent de toute leur force à effacer l'identité — al-huwiyya — et à falsifier l'humanité, jusqu'à la faire disparaître.
Ce que cela vise n'est ni ce que les hommes possèdent, ni ce qu'ils croient : ce qu'ils sont.
Falsifier l'humanité, c'est faire qu'un homme ne se reconnaisse plus comme tel — qu'il prenne pour lui-même ce qu'on lui a substitué.
C'est le même geste que celui décrit ailleurs : avoir effacé le monde intérieur pour ne laisser voir que le monde matériel, jusqu'à ce qu'on en fasse une divinité. Ôter le dedans et falsifier l'identité sont une seule opération, prise par deux bouts.
Ils ont réussi à créer une société à l'intérieur de la royauté d'Allah, et à faire croire que cela était la vie. Le corpus en donne l'image : c'est comme une bulle.
Des lois-chaînes ; la majorité suit, comme des moutons ; et qui tente de s'en détacher est puni jusqu'à rentrer dans la case — parce que son désir de ce bas monde était plus grand que son désir de la vie future.
D'où le nom que porte l'autre camp : les ghuraba, les étrangers. Non pas étrangers au monde — étrangers à cette société-là.
Il y a le Dajjâl, et il y a la fitna du Dajjâl — et ce ne sont pas la même chose.
Le Dajjâl ne sort qu'à la fin. La fitna, elle, a commencé bien avant, et le corpus la décrit comme une toile d'araignée dans laquelle les gens tombent peu à peu.
De quoi elle est faite, énuméré : des modes de pensée, des modes de vie, la technologie, et l'illusion liée au réseau — c'est-à-dire au virtuel.
Et la mesure la plus concrète qu'en donne le corpus : quelqu'un qui mène une vie virtuelle à quatre-vingt-dix-neuf pour cent n'a plus les pieds sur terre. Son corps y est ; son âme et son cœur sont ailleurs.
Dans un de ses textes, Ibn Arabi décrit un genre de monde — et il le décrit par des images. Des images qui bougent, des images animées.
Ce qu'il en dit va plus loin que l'image : une image animée parvient à son destinataire en une seconde — et il précise, en une seconde bien déterminée. C'est cette précision qui frappe : non pas un temps vague, un temps mesuré.
D'où la lecture qui en est faite : il décrivait le monde des communications instantanées. Et pas celui d'il y a quinze ans — celui d'aujourd'hui.
Ce n'est pas une curiosité : c'est un repère de temps. Si Ibn Arabi situe l'affaire du Mahdi dans ce monde-là, alors il dit que le Mahdi est présent à notre époque.
Comment pouvait-il savoir ? La question est posée dans le texte même, et la réponse donnée : pour décrire de telles choses avec cette précision, il n'y a qu'une seule voie — le dévoilement, les contemplations et les visions.
Il naît dans une communauté précise : celle de la fin des temps — dont il est annoncé qu'elle délaissera le Coran avant la sortie du Dajjâl.
Ce que cela produit est plus grave qu'une ignorance : la grande majorité ne sait plus rien de la walâya, ni de ce qu'est la proximité véritable d'Allah. C'est la perte du vocabulaire même qui permettrait de reconnaître ce qu'il est.
Et c'est là que se joue sa situation. Il est une personne ordinaire de cette communauté — rien ne l'en sépare, sauf une chose : son cœur est resté sur la fitra, pur, net, non atteint par la fitna du Dajjâl.
Ce cœur lui permet de percevoir ce que veulent dire la walâya et la proximité, alors que ceux qui l'entourent en ont perdu jusqu'au sens.
Il est annoncé qu'il y aura deux camps à la fin des temps. Reste à savoir quand ils se séparent.
On croit que la séparation se fera à son islah. Ce n'est pas ce qui est dit : la séparation a commencé le jour de sa naissance. Dès qu'il est né, elle était en marche — et les gens ne s'en doutent pas : ils vivent leur vie tranquillement.
Le temps présent est celui où la séparation s'accentue.
Et la raison tient tout ensemble : pour que l'accentuation soit effective, il faut qu'elle ait lieu avant que Gabriel ait dit aux créatures qu'Allah aime ce personnage. Une fois l'ordre donné, tout le monde l'aimera — et il n'y aura plus rien à séparer.
Il y a une manière plus exacte de nommer ce moment : c'est l'époque des prétentions.
On y est dans le paraître plutôt que dans l'être. Ce n'est pas que la religion ait disparu — c'est qu'elle s'est déplacée du côté de ce qui se montre. Ce qui reste est vérifiable de l'extérieur, et il ne reste que cela.
La forme est intacte, et c'est ce qui rend le diagnostic difficile.
Le remède annoncé n'est pas une réforme des institutions ni un retour à une lettre qu'on n'avait pas perdue. Il revivifie la réalité coranique et prophétique — non pas la lettre, qui n'a jamais manqué, mais la réalité dont elle était le tracé. Et il expliquera le Coran sans altération.
Le corpus tient les deux bouts : une époque qui prétend, et un homme qui ne prétend rien. C'est ce qui rend sa reconnaissance difficile — dans un temps de revendications, celui qui ne revendique pas ne se distingue pas.
Et c'est pourquoi ce qui le désigne ne sera pas un discours : il attend un fait, et ce fait est un signe de la liste.
La disparition du savoir, que la tradition compte parmi les signes, ne figure pas une seule fois dans le corpus. Ce qu'il décrit n'est pas un savoir qui s'efface — c'est un vocabulaire qui se perd.