Comprendre › Pourquoi elles se divisent
La vérité est Une — et chaque école dit la tenir.
Toutes les traditions se sont fragmentées en écoles, en courants, en obédiences, chacune assurée de détenir ce que les autres ont perdu. Si la vérité est une, cela demande une explication — et les textes en donnent une, précise : la division ne vient pas de l'ignorance, elle vient d'après la connaissance, et son moteur est la rivalité. Voici le mécanisme, et ce qu'il faudrait pour en sortir.
Chaque carte s'ouvre.
« Ils ont divisé leur religion et sont devenus des sectes — chaque parti se réjouissant de ce qu'il détient » (30:32, et presque mot pour mot 23:53).
Le verbe est décisif : farihûn, ils se réjouissent. La division n'est pas vécue comme une perte mais comme une supériorité — c'est pour cela qu'elle dure, et qu'aucun parti ne cherche à en sortir.
« Ceux qui ont divisé leur religion et sont devenus des sectes, tu n'es pour rien parmi eux » (6:159). Et le point de départ est posé ailleurs : les gens formaient une seule communauté, puis ils divergèrent (2:213) ; cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique (21:92).
« Établissez la religion et n'en faites pas un sujet de division… Ils ne se sont divisés qu'après que la science leur fut venue, par rivalité entre eux » (42:13-14). Le même mot revient en 3:105.
Deux choses y sont dites, et elles dérangent l'une et l'autre. La division survient après que la connaissance est arrivée — elle n'est donc pas un manque à combler par plus de savoir. Et son moteur est nommé : la rivalité, baghyan baynahum.
On ne se sépare pas faute de savoir. On se sépare pour posséder ce qu'on sait.
Ce qui divise n'est pas la vérité : c'est un changement de verbe. Tant qu'on reçoit, on regarde vers ce qui donne. Dès qu'on détient, on regarde vers ceux qui n'ont pas.
Et la vérité change alors de fonction. Elle cessait d'éclairer pour délimiter : elle sert à distinguer les nôtres des autres. Une doctrine devient une frontière — et une frontière a besoin d'un dehors. À partir de là, ce qui compte n'est plus ce qui est vrai, mais ce qui nous distingue : l'écart avec le voisin devient plus précieux que l'accord avec lui.
C'est là que le pouvoir entre, et jamais avant. Une vérité vivante ne se gouverne pas ; une frontière, si. Voir Le pouvoir et l'attente.
Le corpus porte une image qui explique la division entière. La connaissance est de vingt-sept lettres ; chaque prophète n'en a reçu qu'une ou deux ; celui qu'on attend les réunira toutes.
Applique-la aux écoles, et les deux faits s'expliquent d'un coup. Chacune détient réellement quelque chose de vrai — c'est pourquoi aucune ne se réfute simplement, et pourquoi chacune trouve toujours de quoi se justifier. Et chacune prend sa part pour le tout — c'est pourquoi elles se combattent.
Deux détenteurs de fragments différents d'une même chose, chacun certain de tenir l'ensemble, ne peuvent que se contredire. Non parce qu'ils mentent : parce qu'un fragment décrit fidèlement ce qu'il décrit, et prétend faussement décrire le reste.
La vérité est Une — et c'est précisément pour cela que des parts inégales d'une chose une produisent des discours inconciliables.
Un hadith annonce que la communauté se divisera en soixante-treize groupes, et qu'un seul sera sauvé.
Il est devenu le texte le plus utilisé pour justifier la division. Chaque groupe s'en sert pour se reconnaître comme le groupe sauvé, et pour ranger les autres parmi les soixante-douze.
Personne ne s'en sert pour se demander s'il n'est pas lui-même l'un des soixante-douze. Un texte qui décrivait une maladie est devenu le véhicule de sa propagation — et c'est le cas le plus pur du mécanisme décrit ici.
La réunion ne peut pas être un accord entre écoles. Un compromis négocié ne ferait qu'ajouter une école de plus — avec sa frontière, son dehors et ses fidèles.
Ce que le corpus décrit est autre chose : une restauration. Il est dit de celui qu'on attend qu'il ramène les écoles à ce dont elles sont sorties — non qu'il les mélange, mais qu'il les reconduise chacune à la source dont elle tient son fragment.
C'est la seule unité qui ne soit pas une secte de plus : celle où personne n'abandonne ce qu'il tenait de vrai, et où plus personne ne le prend pour le tout.
La vérité n'a pas besoin qu'on la défende. Elle a besoin qu'on cesse de se la partager.